Une mosaïque aux trous béants
Photos 1 et 2 : Florent Meyer vétéran de Solferino et de la guerre de 1870.
Photo 3 : Florent Meyer, porte-drapeau à Montgeron durant la guerre de 1914-1918 pour les obsèques des morts de la commune pour la patrie.
Photo 4 : Eugène Meyer, chasseur à cheval (1914).
Photo 5 : Jean Meyer au repos camp de Chalons 21 juillet 1918.
Photos 6 et 7 : Léon Meyer en marche (sabre aux côtés)région de Daucourt(1918).
Document 8 : itinéraire de Joseph Loysung durant la guerre + photo.
Documents 9 à 11 : Cartes postales d'Eugène Kieffer dans la somme (1914.)
Photos 12 à 14 : Eugène Kieffer au front (1914)à l'hôpital de Nevers (25 octobre 1915) et à celui de Bourges en 1918.
Photos 15 et 16 : Victor Urbain soldat (1914) puis facteur.
Photos 17 et 18 : Paul Perochon (1914)et Ecole de garçons de Rosny-sous-Bois (22 septembre 1915.)
Documents 19 à 23 : Georges Auvray et Jules Ribbens, souvenirs de captivité.
Photo 24 : Paul Pédoux, mécanicien aérostier (avril 1917).
Photo 25 : Le transporteur de troupes vers l'Orient : le Timgad.
Photos 26 et 27 : appareils sur lesquels Paul Pédoux a travaillé au campement de Batch (Serbie).
Photos 28 et 29 : Paul Pédoux, mécanicien à Batch. Le pilote à ses côtés est Baudeuf (1917).
Photos 30 à 33 : Scènes de la vie quotidienne avec des femmes macédoniennes prises par Paul Pédoux (1917).
Photo 34 : Koritza en Albanie. Au loin, le campement d'aviation (1917).
Photo 35 : Koritza : avions de l'escadrille 501 (1917).
Documents 36 et 37 : carte en provenance d'un collègue mécanicien au G. 53 (12 octobre 1917).
Photo 38 : Divertissement aux armées.
Une mosaïque aux trous béants
En ce jour de décembre 2013, moins de temps nous sépare encore de nos aïeux qui combattirent dès 1914 que celui reliant les poilus aux grognards d’Austerlitz ou de la Bérézina. Et cependant ! Scrutant, interrogeant, ces rares documents qui demeurent, j’ai le sentiment d’être un misérable archéologue démuni face à une vaste fresque presque entièrement effacée dont il ne s’agit plus que de sauvegarder quelques lambeaux pour tenter de lui redonner un peu de sens, un semblant de mouvement.
Certes, il nous reste plus d éléments qu’au sujet de nos ascendants du XIXe siècle. Je ne sais en effet que presque rien de cet arrière puissance 5 grand-père qui rapporta dans ses bagages dans sa Champagne natale en 1809 une jeune fille de Saragosse dont il fit son épouse. En réponse, elle lui mena une telle vie que par bonheur pour la postérité, l’on en parle encore !
Peu de choses non plus sur cet arrière arrière-grand-père normand, Victor Urbain qui servit en Algérie entre 1848 et 1850. Je n’en sais guère plus sur cet arrière grand-père, compagnon ébéniste, qui mangea du rat au siège de Paris en 1870. On peut comprendre que ça l’a marqué. Il eut en tous cas plus de chance sous la Commune qu’un cousin, déporté et décédé à l’Ile Nou en Nouvelle Calédonie.
Côté alsacien, ce n’est pas beaucoup mieux. Georges Loysung participe à la campagne d’Italie et reçoit la médaille instituée par décret impérial du 11 août 1859. Son beau-frère, Florent Meyer (Lixhausen 1836 – Montgeron 1929) de même, combat à Solferino en 1859 et compte de surcroît, parmi les héroïques défenseurs de Belfort fin 1870, début 1871 (photos 1 et 2). A la suite du Traité de Francfort, ardentes patriotes, voire exaltées, les familles Meyer, Loysung et Kieffer quittent l’Alsace en 1872 pour s’établir à Paris et alentours. En août 1914, à 78 ans, Florent sollicite auprès du Ministre de la Guerre de réintégrer la gendarmerie. Demande refusée, l’on s’en doutait. Il est alors le fier porte-drapeau des vétérans à Montgeron jusqu’à son décès à 92 ans et se fait un honneur « d’accompagner à leurs dernières demeures les glorieuses victimes tombées pour la France » (photo 3) selon les propres mots du Maire à ses obsèques.
Concernant notre guerre de 14-18, que reste-il ? Ici, une carte anodine ; là, une photo sépia mal fixée ; ici ou là, des notes en brouillard jetées sur une feuille de vieux papier et partout des trous noirs dans lesquels l’on se perd en conjectures.
Un nom sur un visage, voici ce qui ressort les plus souvent de cette galerie de portraits. C’est peu, c’est toutefois préférable à l’anonymat complet qui a conduit nombre de photographies à la décharge ou à la cheminée.
Un nom sur un visage.
Branche alsacienne : On ne badine pas avec le patriotisme. Les fils de Florent Meyer, Eugène et Jean, son petit-fils Léon purent se battre. Mais très peu de choses : une jolie photo d’Eugène au 7eme chasseurs à cheval en 1914 (photo 4), une de Jean en juillet 1918 au repos à Chalons au moment de la prise du plateau de Pernant (photo 5), deux de Léon, sabre aux côtés aux environs de Daucourt au moment de la seconde bataille de la Marne (photos 6 et 7).
Pour Joseph Loysung, né à Lixhausen en 1871, soit juste avant la « diaspora » familiale, dans sa 44 ème année en août 1914, pas question non plus de rester à la maison. Un brouillon de sa main (document 8 avec photo) résume son itinéraire : d’août 1914 à avril 1915, 22e RTI (garde des canaux de la Deule), après un bref passage au 30e RTI à l’arrière, il obtient de pouvoir se rapprocher du front au sein du 223e RTI en juin 1915. Ailly, Apremont : effectivement, les choses deviennent sérieuses. Période de formation puis 1ère ligne en novembre 1915. Commercy, commotion par explosion d’obus. En novembre 1916, il est versé au 259e RTI dans la région de Fismes-Reims pour des travaux de voierie. Il termine son temps (novembre 1917 – décembre 1918) aux chemins de fer, sur la grande ceinture. Rétrospectivement, le plus intéressant est cette remarque en encadré : « Etant né en Alsace, j’ai été munis par l’autorité militaire lors de ma montée au front de l’état civil suivant : Dehavet Louis classe 1891. » Matricule 3595 inchangé.
Eugène Kieffer, frère d’Albert, le zouave (voir histoire « La route et le chaos ») combat dans la Somme, région d’Albert (Cf. documents 9 à 11, cartes postales envoyées à sa sœur Nathalie, ma grand-mère). La guerre s’arrête pour lui à la mi-1915 où il est grièvement blessé aux jambes. Il subsiste dans notre mémoire par le truchement de quelques vues prises essentiellement aux hôpitaux de Nevers le 25 octobre 1915 et de Bourges en 1918 (photos 12 à 14). Eternelles histoires de famille : sous l’influence d’une épouse acariâtre, il rompt avec tout le monde et disparaît seul et dans l’indifférence, dans le courant des années 1960 sans qu’il fut possible de le faire parler.
Branche ouest : l’on en sait encore moins sur ce cousin, Victor (encore un) Urbain de Saint Martin Don. En brave homme de devoir, ce qui était de règle, il s’est lui aussi battu ; nous le savons. Il reste une auguste photographie d’un soldat hiératique qui contraste avec une autre, plus pittoresque, vingt cinq ans plus tard, où il est pris sur le vif dans ses fonctions de facteur (photos 15 et 16).
De Pierre Perochon, un oncle de mon père, une seule photo de lui en 1914, pieusement conservée (il porte le deuil d’un proche) et une carte postale du 22 septembre 1915 représentant l’école de garçons de Rosny-sous-Bois. Logique, elle est adressée à son neveu pour l’encourager à bien travailler à l’école. Les courriers des tontons sont tous de même farine : rien sur les duretés et les dangers de la guerre, une seule obsession : l’avenir des jeunes ; une seule injonction : en dépit de tout, travaillez dur et bien pour réussir ! (Photos 17 et 18).
Georges Auvray, gendre de ma grand-mère maternelle et Jules Ribbens, cousin de Georges furent faits prisonniers. Une photo pour chacun (dont une de jules en civil) et trois cartes de captivité. Maigre récolte (documents 19 à 23).
Un peu plus de bonheur, si l’on m’autorise cette expression, avec Paul Pédoux, grand oncle par alliance. La mécanique était sa passion. Mécanicien aérostier au 2e groupe d’aviation (photo 24 d’avril 1917), il embarque en mai 1917 sur le Timgad (Photo 25) pour le front oriental pour travailler sur Farman, Dorand, Nieuport et Breguet (photos 26 et 27). Les conditions de vie spartiates au campement d’aviation de Batch près de Monastir en Macédoine puis à Koritza en Albanie sont visibles. Il a fondu ! (Photos 28 et 29 dont une aux côtés du pilote Baudeuf). De son épouse Marie-Thérèse Loysung, nous savons aussi qu’il fut très choqué par la condition féminine dans ces contrées. Il nous laisse de ces femmes quelques scènes touchantes de la vie quotidienne (Photos 30 à 33). Sur une vue panoramique de Koritza, l’on devine en arrière plan, le campement de l’escadrille 501 (photos 34 et 35).
Parmi les courriers qu'il a reçus, j'ai exhumé une carte clin d'oeil d'un de ses camarades mécaniciens, est resté sur le front Ouest en Champagne au service du groupe de combat G 53.(Documents 36 et 37)
De retour, il s’installera comme mécanicien à Montrouge puis se fera taxi.
Pour terminer sur une note souriante et tout aussi exotique, voici en numéro 38, une vue de « divertissement aux armées » envoyée par un de la famille sans pouvoir savoir de qui exactement.
Oui, ces jeunes soldats sont devenus vieux trop tôt pour que nous puissions les faire renaître tous leurs aspects. Ces quelques pâles photos dont beaucoup se voilent et s’estompent sous nos yeux, ne sont plus que les images impalpables, dispersées d’une sorte d’entre-deux mondes duquel sourdent quelque chose de leurs voix.
CREATOR
Vincent Urbain
DATE
1914 - 1918
LANGUAGE
fra
ITEMS
38
INSTITUTION
Europeana 1914-1918
PROGRESS
METADATA
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